TENGRELA, M’BENGUE, ODIENNE,… : OÙ SONT PASSES LES PROFS ?

Education Le grand nord Société

Depuis plusieurs années, le manque d’enseignants dans nos établissements publics, va grandissant. Les écoles  du Nord du pays font partie des plus touchées.

Tengréla, le 16 octobre 2023. Les élèves du lycée moderne manifestent pour réclamer l’affectation d’enseignants dans leur localité. Ils manquent de profs de math, de physique-chimie, depuis plusieurs années. Le proviseur du lycée, Clément Koné, est obligé de faire avec ce qu’il a sous la main pour assurer la continuité des cours. 

Le lendemain, c’était au tour de son homologue du lycée moderne de M’Bengué, Tétiali Djédjé Basile, de se plaindre du déficit d’enseignants dans son établissement. Là, le manque se fait sentir dans toutes les matières : français, science de la vie et de la terre, mathématiques, physique, etc.  Il n’y a pas que dans ces deux villes que le problème existe. 

En Côte d’Ivoire, le manque d’enseignements est presque devenu un problème inhérent à la politique scolaire du pays. Le pays compte environ 72.000 enseignants au secondaire pour un peu plus de 2,5 millions d’élèves, selon les statistiques scolaires 2020-2021. Soit, un ratio d’un enseignant pour 35 élèves. Ce qui n’est pas un réel problème. Cependant, le rapport mentionne que le nombre d’enseignants est en baisse, pendant que celui des élèves grimpe. Malgré tout, le gap actuel ne traduit pas la réalité des faits. Début janvier 2022, on a assisté à la manifestation de colère d’un groupe d’élèves de la ville d’Odienné pour réclamer plus d’enseignants. Cela fait environ une décennie que les autorités ivoiriennes sont à la tâche pour recruter toujours plus de profs et de maîtres. Hélas, il en manque environ 5 000, rien que pour pourvoir nos collèges et lycées, sur toute l’étendue du territoire national. Lorsque les bénévoles ne parviennent pas à combler le vide, ce sont des années scolaires empiétées pour des milliers d’élèves.

Ecole normale supérieure 

Pour comprendre ces chiffres un peu contradictoires, nous nous sommes adressés à l’Ecole normale supérieure (ENS) d’Abidjan. Au niveau de l’ENS, on estime que le quota d’enseignants formés par an, dépend des postes budgétaires disponibles. 

Ces postes oscillent entre 700 et 1000. « Le concours d’entrée à l’ENS sert à recruter un certain nombre de personnes que l’État est en mesure de payer. Ce sont ces personnes que l’ENS forme», explique Prof. N’Guessan Kouamé, porte-parole des enseignants au sein de la structure. 

Depuis l’époque du Prof. Valy Sidibé, ancien directeur général de ce prestigieux établissement, on n’a pas cessé de réclamer plus de postes budgétaires, en vain. Il faut dire que les autorités cherchent au contraire à réduire la masse salariale des fonctionnaires. 

Ainsi, le nombre d’enseignants formés à l’ENS pose problème. Le millier de profs issus de cet établissement, ne prennent pas tous la craie. «Vous avez des enseignants qui, après leur formation, sont affectés dans des bureaux. Pour y faire quoi ? On l’ignore. D’autres sont formatés pour passer des concours. Ceux-là ne durent pas dans l’enseignement», explique Ekoun Kouassi, secrétaire général du Syndicat national des enseignants du second degré de Côte d’Ivoire (SYNESCI).

En effet, selon l’ENS, pour la rentrée 2022-2023, près de 1200 enseignants ont postulé pour le métier d’inspecteur. Environ 700 seront recrutés. Une autre perte à venir. Toutefois, le plus gros des problèmes vient des affectations. «Il y a une grande concentration d’enseignants dans la capitale économique. Les gens jouent de leurs relations pour être affectés à Abidjan. La conséquence, c’est qu’il n’y a pas grand monde à affecter à l’intérieur du pays, en fin de compte. C’est un problème à prendre en compte quand on évoque la pénurie d’enseignants en Côte d’Ivoire», ajoute M. Kouassi. 

Il y a une discipline où le problème se pose avec beaucoup plus d’acuité : les mathématiques. «Chaque année, on nous demande de former environ 100 enseignants de mathématiques à l’ENS. Mais nous n’arrivons pas à atteindre ce quota. Les étudiants ne viennent pas dans cette discipline parce qu’elle est difficile. En général, ce sont des étudiants de sciences économiques qui y viennent», soupire Prof. N’Guessan Kouamé. «Dans certains établissements, on a été obligé de transformer les professeurs de sciences physiques en professeurs de mathématiques. Des établissements ne comptent qu’un seul professeur de math», regrette Ekoun Kouassi.

Effectifs au primaire

D’un autre côté, ce manque d’enseignants de plus en plus notable, est provoqué par les autorités. Surtout, au primaire où les instituteurs pointent du doigt, la prise en main du préscolaire par l’État. Avec à son actif plus de 10 000 enseignants, selon Abba Eban, président du Mouvement national pour l’union des enseignants de Côte d’Ivoire (MUNECI), le préscolaire a obligé l’État à dégarnir les effectifs au primaire. « Il n’y a pas d’enseignants formés pour encadrer les enfants au préscolaire. Par conséquent, l’État les prend parmi les instituteurs du primaire. Or, le préscolaire s’étend de plus en plus. Donc, nous nous retrouvons avec un manque d’enseignants dans les classes du primaire», note-t-il, en citant la décision récente du gouvernement d’installer une section préscolaire dans chaque établissement primaire public. Avant de poursuivre : « Nous ne voyons vraiment pas l’utilité de dépenser autant de ressources pour le préscolaire. Cela n’améliore pas nécessairement le niveau des enfants, quand ils arrivent au CP1 ». De ce problème, découle le phénomène des bénévoles. Plusieurs établissements de l’intérieur du pays, louent les services de ces bénévoles pour combler le manque d’enseignants. Pour entériner cette stratégie, le gouvernement a décidé, le 14 septembre dernier, de soumettre le recrutement de ces bénévoles à un test de qualité, histoire de relever leur niveau. Aucun recensement n’a encore été fait pour déterminer leur nombre. Ils sont recrutés et payés par les Comités de gestion des établissements scolaires (COGES) et sont autorisés par les directeurs d’établissements qui s’assurent de leur niveau (entre le Bepc et le bac pour le primaire. Bac plus, pour le secondaire). 

Ratio élèves-enseignants

Pour Drissa Bamba, président du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), il appartient aux autorités de solutionner le problème. «Il faut simplement bien faire les choses. Le premier constat que nous avons fait, c’est que le ratio élèves-enseignants est plus élevé au Sud par rapport au Nord. Il y a plus d’enseignants dans les établissements du Sud, parce que les affectations sont mal faites», renchérit-il. L’organisation pointe du doigt la Direction des ressources humaines du ministère de l’Education nationale et de l’Alphabétisation. «C’est la Fonction publique qui recrute les fonctionnaires. Elle les met ensuite à la disposition des ressources humaines de chaque ministère concerné. À eux de les répartir», explique un proche collaborateur de la ministre de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration, Anne Désirée Ouloto. La ministre Mariatou Koné qui a elle-même abordé le sujet pendant ses sorties à la rentrée scolaire 2021-2022, a mis en garde ses propres services. « (…) On entend souvent dire qu’il faut payer avant de se faire affecter au mépris des règles administratives; c’est vrai, ce n’est pas vrai, je ne sais pas. Donc, je souhaite qu’il y ait des améliorations», prévient Prof. Mariatou Koné en juin dernier à Yamoussoukro, au cours des assises de la Commission nationale des mutations des personnels enseignants et d’encadrement. Sa mise en garde a-t-elle été prise au sérieux ? «Nous l’espérons, parce que la ministre est pleine de détermination. Nous savons tous qu’elle ne peut pas tout chambouler d’un seul coup, parce que les habitudes ont la peau dure. Mais nous ferons le bilan au moment venu», note Kouamé Bertoni, porte-parole de la Coalition des enseignants du secteur éducation/formation de Côte d’Ivoire (COSEFCI). 

Cependant, pour le MIDH, seuls les programmes tels que le recrutement exceptionnel, pourront combler le déficit d’enseignants. De leur côté, les bailleurs de fonds essaient d’épauler le gouvernement. C’est dans ce contexte que le Millennium challenge corporation (MCC) a décidé de participer au recrutement d’environ 2 000 enseignants en Côte d’Ivoire. Parmi ces enseignants, 1000 seront formés à l’ENS d’Abidjan, 500 à l’ENS de Bouaké et 500 à l’ENS de San Pedro, en construction. Cette agence d’aide internationale participera notamment à la prise en charge des salaires de ces enseignants. «C’est déjà ça. Mais, la véritable réponse à la question de la pénurie d’enseignants, reste la volonté politique», termine Drissa Bamba.

Georges Dagou

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