CÔTE D’IVOIRE/QUAND LA GUERRE DES MARCHÉS FAIT RAGE SUR LA MINE D’OR DE TONGON !  (Enquête)

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L’atmosphère est lourde à la mine d’or de Côte d’Ivoire de Tongon, comme Savane Info a pu le constater sur le terrain. Des travailleurs, soutenus par des villages riverains, ruminent une colère noire contre Barrick (ex-Rangold), la société sud-africaine exploitante du précieux minerai.

Des communautés impactées par l’exploitation de la mine d’or de Tongon ne veulent plus se taire. Dans un courrier adressé au Directeur général de la société exploitante Barrick Gold, des représentants de villages des sous-préfectures de M’Bengué et de Diawala, dénoncent le non-respect de certains engagements par l’entreprise sud-africaine. Le document consulté par Savane Info informe de la mise en place d’une structure, le Comité mixte des villages riverains de la mine d’or de Tongon (CMVRMT), pour parler désormais d’une et une seule voix. L’objectif étant de rappeler à l’ordre, l’entreprise sud-africaine qui a tendance à ne plus respecter ses engagements, depuis son installation il y a 10 ans.

Les engagements pris par Rangold, devenue Barrick

 « En ce qui concerne le recrutement et l’embauche, la recherche devrait être orientée en priorité, en faveur de la main-d’œuvre locale qualifiée. C’est à défaut qu’il fallait recourir à des travailleurs en dehors de la zone d’activité ; au niveau de la formation, l’accent devrait être mis sur une formation à grande échelle des jeunes des villages riverains aux différents métiers exercés sur les chantiers de l’or et enfin, concernant l’entrepreneuriat, la mine devrait recourir aux entrepreneurs locaux pour les contrats de sous-traitance de l’exploitation du minerai », peut-on lire dans le document signé du président Dagnogo Soumaïla et dont ampliation est mentionnée par plusieurs structures : le ministère de l’Énergie, des mines et du pétrole ; le ministère de la Défense et de la sécurité ; le Directeur général des Mines ; le président du Conseil régional du Poro ; le président du Conseil régional du Tchologo ; le préfet de région du Poro ; le Préfet de région du Tchologo ; le Député de M’Bengué ; le Député de Diawala ; le Directeur régional des Mines du Poro ; le Préfet de Korhogo ; le Préfet de M’Bengué ; le Sous-préfet de M’Bengué et le Sous-préfet de Diawala.

« Aucun de ces points n’est respecté. Quand ils ont besoin de personnel, ils ne privilégient plus nos jeunes. Et comme la plupart des entreprises sont maliennes, ce sont ces jeunes qui sont recrutés, particulièrement pour les postes de responsabilité », accuse un cadre de la sous-préfecture de Diawala, sous le couvert de l’anonymat.

« Nous sommes les esclaves des Maliens chez nous »

À propos des entreprises locales, Dagnogo Soumaïla reconnaît qu’il n’existe sur le chantier de la mine d’or de Tongon, qu’une seule qui est ivoirienne, SAMA sur des dizaines qui sont entre autres : TOMI ; SGS ; Paragon ; Air L ; EKD ; SFTP ; SMO ; FEA ; Maxam… « Vous n’allez pas reprocher à Barrick ce fait. Ce n’est pas à nous de créer des entreprises nationales », se défend un cadre de l’entreprise sud-africaine, qui a requis l’anonymat.  Soit. Mais le comité de mixte des villages riverains, estime que cette seule entreprise locale est malheureusement lésée dans la passation des contrats. « Au vu et au su de tous, les Ivoiriens sont sous esclavage, ils sont sous colonie de pays étrangers, notamment le Mali, quelque part en Côte d’Ivoire. Nous trouvons cela injuste. Nous ne pouvons pas admettre cela », peste le porte-parole du Comité mixte.

Le Comité des villages environnants de la mine d’or de Tongon (CVEMOT), structure représentative légale des communautés des huit villages impactés par la mine, nie totalement cette analyse du Comité mixte. Son président accuse l’entreprise nationale, SAMA BTP, de manipulation. « Et ce comité n’agit que pour la défense des intérêts de la société SAMA BTP », soutient un membre du (CVEMOT). Avant de poursuivre, le ton très remonté :  « SAMA montre qu’il fait le combat des entrepreneurs ivoiriens, mais ce n’est que de la manipulation. Aujourd’hui, les dirigeants de cette entreprise combattent tous les enfants de la région qui obtiennent des marchés sur la mine, parce qu’ils ont un seul but, accaparer tous les marchés de cette mine, chose que nous ne pouvons accepter ». 

« Cette société ivoirienne (SAMA BTP) n’a pas d’expertise dans les activités d’exploitation des minerais. Elle est chargée pour le transport et le reprofilage des routes », confie un cadre proche de Barrick Gold qui n’a pas souhaité être cité. Faux, rejette un cadre de la mine, travaillant pour TOMI.  » Nous avons formé SAMA, qui travaille sur ce chantier depuis le début à l’exploitation de l’or ». Lui aussi souhaite rester dans l’anonymat !

Dagnogo Soumaïla regrette qu’on l’accuse d’être manipulé par l’entreprise SAMA. « Nous parlons de cette entreprise, parce qu’elle est la seule entreprise ivoirienne sur le chantier. Et c’est elle qui est le plus gros employeur des jeunes des huit villages impactés. SAMA SA est le deuxième sous-traitant qui compte le plus important nombre d’employés de Tongon, derrière TOMI ». Une position entièrement partagée par le président des jeunes du département de M’Bengué. « Depuis 2021, cette entreprise est de loin, la première qui recrute les jeunes du département », soutient Lamine Konaté. « Nous ne faisons pas de combat pour une entreprise, le combat est fait pour privilégier les avantages des populations des communautés impactées par la mine », souligne le président des jeunes.

Statistiques des entreprises et leur capacité d’emploi sur la mine de TONGON

Ce qui choque les communautés des villages riverains initiateurs du comité de crise, selon M. Dagnogo, c’est cette montée en puissance « injustifiée » des cadres expatriés, notamment des Maliens, au détriment de nombreux cadres locaux, « tout aussi bien formés » dans les grandes écoles techniques.

« Le Directeur de Barrick Gold était ivoirien. Il a été remplacé par un Malien ; la société sous-traitante qui a le plus de marchés, est encore malienne ; tous les lieux d’exploitation de l’or qu’on trouve dans les villages environnants, sont livrés à cette société, alors qu’elle ne dispose pas de plus de matériels que l’ivoirienne. Souvent, elle fait recours à SAMA BTP (à travers contrat) pour exécuter certaines activités », dénonce M. Dagnogo. 

Z. Amadou, un ingénieur exerçant sur la mine de Tongon, soutient cette position du Comité mixte. Il accuse le CVEMOT de s’être laissé corrompre et de se rendre complice de « cette inacceptable injustice à l’endroit des populations et des entreprises nationales à Tongon. On ne peut pas imaginer ça au Mali ». Il informe que TOMI, l’entreprise chargée de l’exploitation du minerai, serait en fin de contrat cette année. « Barrick Gold veut tout faire pour que la mine revienne à leur favorite malienne (SFTP) ».

Ténin Bè Ousmane

Pourquoi la Côte d’Ivoire doit adopter sa loi sur le contenu local, dans le secteur des mines

Les Ivoiriens ne devraient plus avoir de complexe pour parler de préférence nationale ! Surtout en matière d’intérêt minier. Pourquoi la Côte d’Ivoire devrait-elle s’abstenir de protéger ses citoyens, là où les autres, surtout ses voisins, se replient sur eux-mêmes ? Force est, en effet, de constater qu’en matière de mine, la tendance est plutôt à l’adoption de textes de défense d’intérêts locaux. Le Mali l’a fait en adoptant sa la Loi N° 2023-041 du 29 août 2023 relative au contenu local. Le Burkina Faso l’a suivi en septembre 2023. Ils rejoignaient ainsi la Guinée et le Sénégal qui s’étaient déjà conformés au principe en adoptant respectivement en mai et en septembre 2022, leur loi sur le contenu local. À travers ces textes, chaque pays place le « contenu local » au cœur de sa politique minière. En exigeant par exemple que soient exclusivement confiés aux intérêts nationaux, le transport terrestre des différents minerais et le déplacement des travailleurs, y compris les activités d’extraction, ces dispositifs de préférence nationale viennent renforcer les codes miniers qui mettaient déjà en avant, le financement de projets et d’infrastructures en faveur des communautés locales, la formation et le renforcement des compétences des nationaux, ainsi que le recours aux fournisseurs locaux. La Côte d’Ivoire devrait se conformer à ce principe, ce patriotisme. «  Les experts travaillent déjà dans ce sens. Bientôt la Côte d’Ivoire aura sa loi sur le contenu local », assure un cadre du ministère des Mines, du pétrole et de l’énergie, joint au téléphone, vendredi 1er mars 2024. 

TBO

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