CÔTE D’IVOIRE/SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE : POURQUOI DEPUIS 60 ANS ÇA NE MARCHE PAS !

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Le gouvernement ivoirien est plus que jamais déterminé à relever le défi de la souveraineté alimentaire en Côte d’Ivoire. Depuis ces dernières semaines, il a engagé une vaste campagne de distribution gratuite de semences et d’intrants aux agriculteurs. Tout s’inscrit dans la dynamique de réussir enfin, après plusieurs décennies, à produire suffisamment le riz local pour la consommation locale. 

La Côte d’Ivoire va-t-elle, enfin, atteindre l’autosuffisance, voire sa souveraineté alimentaire, rêvée depuis le début des indépendances ? Ces dernières semaines, le Ministre d’État, Ministre de l’Agriculture, du développement rural et des productions vivrières, écume le pays profond pour distribuer des tonnes et des tonnes de semences et autres intrants aux producteurs de riz, de maïs, de manioc et d’autres cultures de maraîcher. Samedi 23 mars 2024, Kobenan Kouassi Adjoumani est allé servir la part des agriculteurs du Denguélé. Avant cette étape, il a été reçu en grande pompe à Aboisso, puis à Bondoukou. La distribution de ces kits agricoles s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du Programme de Production alimentaire d’urgence (2PAU-CI).

« Nous sommes déterminés à ne plus dépendre de l’extérieur en matière de sécurité alimentaire. C’est pourquoi, nous lançons aujourd’hui, la pratique de trois cultures vitales : le maïs, le riz et le manioc », déclarait M. Adjoumani à l’étape de Bondoukou, le 16 mars dernier. 

De ces trois denrées, le riz est celle dont la Côte d’Ivoire reste le plus dépendante de l’extérieur.

Pour, en effet, couvrir ses besoins estimés à trois millions de tonnes, le pays devrait importer 1,4 million de tonnes de riz en 2023/24, selon le département américain de l’Agriculture (USDA) ! Et cela devrait coûter plus de 400 milliards de nos F CFA. Un manque à gagner qui a pu résister aux politiques antérieures déployées par l’État de Côte d’Ivoire depuis les années Houphouët-Boigny. 

Lors d’un atelier durant le Salon international de l’Agriculture et des ressources animales (SARA) 2023, le 4 octobre dernier à Abidjan, le Directeur général de l’Agence pour le développement de la filière riz (ADERIZ) révélait que la politique déployée par le Président Félix Houphouët-Boigny dans les années 1970, avait atteint ses objectifs.  « En 1968, la Côte d’Ivoire importait jusqu’à 100 mille tonnes de riz. En l’espace de 10 ans, la Côte d’Ivoire est devenue autosuffisante en riz. En 1977, on a fait de l’exportation de riz ». Et le patron de l’ADERIZ de rappeler que cette politique était bien conduite d’amont en aval par l’État, à travers la société d’État, la Société de développement du riz (SODERIZ). « L’État intervenait donc, depuis les aménagements, jusqu’à l’achat du paddy en passant par la production et la transformation… Le riz produit au temps de la SODERIZ, était totalement subventionné et l’État administrait tous les coûts », explique M. Traoré.

Cette bonne tendance allait continuer, selon lui, si les crises des années 1980, avec la détérioration des termes de l’échange, n’étaient pas intervenues. « Du fait des ajustements structurels avec l’intervention de la Banque Mondiale dans l’équilibre des prix, il a été établi que le coût de production du riz local revenait plus cher que le riz produit dans d’autres pays, notamment les pays asiatiques. L’État ivoirien s’est vu contraint d’opter pour l’importation de riz ». À l’en croire, la politique mise en œuvre par l’État ayant commencé à prendre de l’eau dans l’aile, l’État s’est vu obligé de céder aux privés tout son dispositif industriel existant. Donnant ainsi une grande ouverture à l’importation du riz au Vietnam ou en Thaïlande. 

La plupart des barrages du système gravi taire sont à l’abandon.

« Nous importons parce que la demande est forte. Si la production locale est importante, nous serons obligés de nous approvisionner ici en Côte d’Ivoire. Autrement, le seul choix qui s’offre est de recourir à l’offre extérieure », confie Abi-Aad Emile, porte-parole des importateurs et distributeurs de riz en Côte d’Ivoire, présent également à cet atelier. 

Mais le patron de l’ADERZ faisait remarquer, c’est à partir de 2012 que le gouvernement ivoirien a décidé de reprendre en main la filière. Dans un contexte où toute l’Afrique de l’Ouest s’était engagée à produire suffisamment localement pour réduire sa dépendance du riz asiatique. Comme partout ailleurs, dans la sous-région, Yamoussoukro s’est dotée d’une Stratégie nationale de développement de la riziculture (SNDR). Un département ministériel, le Ministère de la Promotion de la riziculture, viendra en 2019 concrétiser cette volonté affichée du gouvernement. Il sera confié à Gaoussou Touré, réputé acteur majeur des politiques antérieures. La Côte d’Ivoire réussit à doubler sa production nationale, passant à plus 1,5 million de tonnes en 2020. « La stratégie de la Côte d’Ivoire a permis de doubler la production du paddy. Il y a une amélioration des rendements, grâce aux semences de qualité mises à la disposition des planteurs ». Mais l’objectif de la souveraineté alimentaire est resté entier, puisqu’au regard de la forte demande locale, le pays est encore obligé de se tourner vers les pays asiatiques.

Pour le ministre Gaoussou Touré, l’espoir est à portée de main, pourvu que l’on tire les leçons de l’échec des politiques précédentes. Actuel ministre-gouverneur du District autonome du Denguélé, il suggère un changement radical de système « si on veut aboutir à cette souveraineté alimentaire que nous recherchons tous ». En sa qualité d’ancien ministre de la Promotion de la Riziculture, M. Touré pointe du doigt la politique de la mécanisation dont le taux est actuellement de 5%.  « Alors ministre de la Promotion de la riziculture, nous avons fait une tournée à travers tout le pays. Nous n’avons trouvé aucune machine fonctionnelle sur le terrain sur les nombreux tracteurs distribués. J’ai compris qu’on avait commis l’erreur de donner des machines à des producteurs qui ne savent en réalité rien de la maintenance de ces engins », regrette Gaoussou Touré. « Quand un simple composant est défectueux, la machine reste stationnée sur une cale, tandis que des personnes viennent arracher les bonnes pièces pour les revendre… puis en définitive, l’épave elle-même se retrouve à la casse », raconte l’ancien ministre de la Promotion de la Riziculture. 

Sa solution ? « Il faut faire recours au privé, à des prestataires spécialistes qui auront la charge de ces engins qui reviennent très chers à l’État ». Aussi le ministre-gouverneur du District autonome du Denguélé se dit réservé devant la politique du gratuit. « Le temps du gratuit devrait être révolu. Il faut plutôt mettre en place une politique réaliste en remettant le secteur privé au cœur du système ». Un avis nuancé par le président de l’Interprofession du riz. Pour Mory Diabaté, l’échec de la politique de mécanisation réside dans la non-implication des coopératives dans l’attribution de ces tracteurs. « Il faut plutôt responsabiliser les coopératives », souhaite celui qui est également président de l’Observatoire du riz de Côte d’Ivoire. Aussi M. Diabaté se dit-il réservé à propos de la mise à contribution de sous-traitants du secteur privé pour la gestion des machines. « Il faut former et faire en sorte que les coopératives soient de vraies sociétés ».

Devant les Parlementaires, le 10 décembre 2023, le Ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, en charge de l’Agriculture, promettait de faire monter le taux de mécanisation à 30% en 2025. 

L’autre « erreur » que l’ancien ministre de la Promotion de la Riziculture veut voir corriger, est le système d’irrigation gravitaire pratiqué. « L’État a construit 64 barrages qui sont maintenant à l’abandon. Quand on estime le coût de construction d’un de ces barrages, c’est entre 25 et 30 millions FCFA par hectare… 85% de ces barrages construits mettent en avant l’utilisation de l’irrigation gravitaire. Cette pratique produit du gaz à effet de serre. Dans cette dynamique, on sera accusé de ne pas respecter nos engagements sur les accords signés à Paris ». La recette mise en avant par le ministre-gouverneur, c’est le recours à l’irrigation par pivot. « Ce système est plus pratique et moins exigeant que le gravitaire, notamment en termes de main-d’œuvre importante pour les activités comme le repiquage des pépinières ».  

Le système d’irrigation par pivot recommandé par

Depuis sa nomination en qualité de ministre-gouverneur du district du Denguélé en 2021, Gaoussou Touré travaille d’arrache-pied pour implémenter sa stratégie. Sa solution ? C’est celle qu’il tire de sa longue expérience (plus de 40 ans) dans le secteur. Elle consiste à organiser les producteurs en coopératives régulièrement constituées et à établir une relation de confiance avec des acteurs privés qui, à leur tour, apportent leur expertise dans toute la chaine des valeurs. « Depuis les labours des parcelles jusqu’à la vente de la production, les paysans peuvent recourir à des privés dans le cadre d’un contrat de collaboration. Avec cette politique, le Denguélé peut produire jusqu’à un million de tonnes de paddy, grâce aux 100 000 hectaresdont il dispose », se dit convaincu l’ancien Ministre de la Promotion de la riziculture.

Le président de l’Interprofession partage le même optimisme. Non sans insister sur la prise en compte des erreurs du passé. « Il y a beaucoup d’erreurs qui ont été faites. Lorsqu’une erreur n’est pas corrigée, ça devient une faute. Ces erreurs-là doivent être de l’expérience pour nous pour rebondir. Il faut simplement se mettre au travail », exhorte Mory Diabaté. Et, à propos des actions de l’État, comme celle que conduit actuellement Kobenan Kouassi Adjoumani, le président de l’Interprofession préconise la transparence. « Quand il y des distributions d’intrants, il faut tout faire pour que tous les riziculteurs en bénéficient ». 

Le gouvernement s’est en tout cas donné jusqu’à la fin de l’année 2025 pour atteindre l’autosuffisance alimentaire…

Ténin Bè Ousmane

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